Contre la dictature de la discrétion

On a longtemps laissé croire que le glamour devait se mériter. Qu’il fallait une invitation, un événement, une raison suffisamment valable pour sortir certaines pièces de leur torpeur. Comme si le beau devait être conditionnel, dépendant du regard des autres ou d’un contexte jugé digne.

Je n’ai jamais vraiment adhéré à cette logique. Pourquoi une robe serait-elle plus légitime sous des lustres que sous des néons de bureau ? Pourquoi des talons aiguilles seraient-ils plus acceptables à vingt-deux heures qu’à neuf heures du matin ? Mais surtout, qui décide de la légitimité d’un outfit en fonction du contexte ?

Il apparaît de manière assez évidente que notre société a longtemps eu un problème avec l’effort vestimentaire. Pour ma part, j’ai toujours estimé qu’apporter du soin à son apparence était une forme de respect, voire même une forme d’amour dans certains cas. Il existe un tas de situations où il serait considéré comme déplacé de faire un effort vestimentaire et qui pourtant, à mon sens, constitue un témoignage de la considération pour autrui.

Prenez par exemple des funérailles. À chaque cérémonie funeste où j’ai pu me rendre, j’ai toujours mis un point d’honneur à être extrêmement élégante. Sobre toutefois… Car c’est là que le bât blesse. Nombreuses sont les personnes à ne pas maîtriser les codes en la matière et à estimer qu’il est opportun de porter des talons aiguilles dorés assortis à une clutch tout aussi dorée et une robe moulante (mais noire malgré tout) pour se présenter au chevet d’un défunt. Cette scène n’est pas issue de mon imagination.

Je sais ce que vous vous dites : tout cela est subjectif et l’on est toujours « le mal sapé » de quelqu’un. Oui et non. Tout cela repose sur des codes, que beaucoup ignorent.

C’est vraisemblablement pour cela que l’on a statué sur le fait que la discrétion valait mieux que l’esthétique et que l’inverse de « bien habillé » n’était plus « mal habillé » mais « acceptable », voire « raisonnable ».

Il existe donc deux camps : ceux qui soignent leur apparence et ceux qui ne le font pas. Autrement dit, les superficiels et les non-superficiels. Et socialement, sauf si vous gravitez dans des univers proches de la mode ou de l’art, c’est le second camp qui forcera le respect.

Cette idée me rappelle une anecdote que je me dois de vous raconter (en espérant ne pas vous perdre totalement dans le déroulé de cet article). J’étais à la fin de mon premier master en communication, et il fallait réaliser un travail dont l’envergure s’approchait d’un mémoire. Le choix du sujet était libre mais devait bien sûr avoir un lien évident avec le domaine d’étude. J’avais alors choisi d’étudier ce que le vêtement révèle sans que l’on ait à parler, à plus forte raison le vêtement discret. Il me semblait évident que le vêtement agit même quand il prétend s’effacer.

Nous devions pitcher notre sujet devant toute la classe. Et devant un parterre d’étudiants qui présentaient les prémices de leurs recherches sur les technologies de la communication ou autres sujets qui ne sont jamais parvenus à piquer ma curiosité, mon sujet n’a évidemment pas fait mouche. Et pourtant, le prof lui-même, avec sa chemise sombre et son pantalon dans les mêmes tons, ses souliers quelconques et sa veste passe-partout, incarnait tout ce que je m’apprêtais à étudier sur le sujet. Le camaïeu de tristesse qu’il arborait quotidiennement lui servait d’uniforme et il l’ignorait complètement. Entouré de semblables, il lui a été très facile de réfuter l’intérêt d’un sujet d’analyse prétendument superficiel proposé par une espèce de caricature portée par des talons vertigineux (moi). Je ne peux pas m’empêcher de penser que, si j’avais été habillée comme une vraie étudiante, mon sujet n’aurait pas été balayé si facilement d’un revers de la main.

Malheureusement, l’apparence et l’effort qu’on lui accorde sont trop souvent entachés de certains a priori. La « superficialité » est l’apanage des personnes écervelées et la discrétion, un marqueur de sérieux. Et dans un lieu d’érudition tel qu’une université, les capacités intellectuelles diminuent de manière inversement proportionnelle à la hauteur d’un talon ou à la beauté d’un accoutrement.

Le souci est que l’obligation à la discrétion dans certains endroits devient une forme de censure totalement approuvée, et qui devient parfois un gage d’intelligence.

À force de repousser le glamour, on finit par le rendre étranger à sa propre vie. Il devient un costume, non plus une seconde peau. Une parenthèse au lieu d’un langage.

Pour moi, l’élégance n’a jamais été un événement. Elle est une habitude, presque un réflexe. Une manière de se tenir, de se déplacer, d’habiter ses journées. Et si elle choque parfois, c’est peut-être simplement parce qu’elle rappelle que le quotidien mérite, lui aussi, d’être regardé avec soin.